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Lecture et culture commune à Liège dans la seconde moitié du dix-huitième siècle

Daniel Droixhe

La principauté ecclésiastique de Liège fut, au dix-huitième siècle, un centre de presse assez actif. À côté du Journal encyclopédique, de l'Esprit des journaux ou du Journal général de l'Europe, la principauté avait une sorte de semi-quotidien , la Gazette de Liège, où les avis de librairie occupent une place particulièrement importante. On a étudié ces avis pour la période 1759-78. L'enquête visait à présenter d'abord une image du commerce du livre du point de vue marchand, pour dégager le portrait de quelques imprimeurs et libraires significatifs. On a d'autre part envisagé le contenu de certains ouvrages annoncés dans la mesure où ils éclairent comment «l'ethos régissant le comportement principautaire traditionnel fut miné par un changement majeur des valeurs culturelles», dans les termes de Bl. Addison.

La présente communication, tirée de mon livre sur le Marché de la lecture dans la gazette de Liège (1995), se borne à évoquer deux questions. Primo, dans quelle mesure la littérature vendue à Liège entretient-elle des rapports avec la culture orale et avec 'image? L'autre question abordée ici n'est autre que celle rediscutée naguère par Roger Chartier et Daniel Roche : «Les livres ont-ils fait la Révolution?»


I. ÉCRITURE, IMAGE, ORALITÉ

L'accent a été mis récemment sur l'implantation solide de l'imprimé, au dix-huitième siècle, «au cœur même de la culture des analphabètes» — ou de ceux qui n'ont pas le temps de lire — «grâce à la parole qui déchiffre, grâce à l'image qui le redouble». S'il est impossible d'évaluer la masse des «lecteurs qui ne possédaient aucun livre», ou celle des «lisants qui ne savaient point signer», «il faut en postuler l'existence nombreuse pour comprendre l'impact de l'écrit sur les formes anciennes d'une culture encore largement orale, gestuelle et iconographique». Ainsi, J. Hébrard a insisté, à propos de Jamerey-Duval, sur la manière dont la Bibliothèque bleue «imprègne la mémoire de chacun, même s'il est analphabète, tant elle est relayée par la parole quotidienne».

La diffusion de la modernité à Liège est susceptible d'illustrer ces échanges entre écriture, image et oralité. L'examen de la littérature romanesque annoncée dans la Gazette de Liège et vendue par les diverses libraires de la capitale principautaire en fournit un exemple.


La vogue du Quichotte

Un observateur français, Michel-Nicolas Jolivet, disait des Liégeoises en 1783 : «Elles ont toutes la tête farcie de romans.» Th. Pisvin a estimé à un quart la part du roman dans la bibliothèque laissée dès 1762 par une mercière namuroise, la veuve Pirmez. On sait que le roman envahirait en France, dans les seules permissions tacites, la moitié de la catégorie «Belles-Lettres» pour les années 1750-54. On nous dit que la bourgeoisie marchande en serait particulièrement friande. Le pointage, dans la Gazette, de quelques titres-vedettes met d'abord en évidence le lien unisssant l'âge classique et le «siècle des larmes». L'enjeu d'un examen de la «paralittérature» d'évasion qui accompagne, pour un prix relativement modique, les grandes œuvres est peut-être non seulement d'éclairer comment celles-ci s'inscrivent dans un horizon d'attente «populaire», mais aussi de cerner quelques traits par lesquels elles tiennent aux classiques des âges précédents et à leurs schèmes structurels. Geneviève Bollème et d'autres l'ont rappelé. Si la Bibliothèque bleue ne peut être désignée comme un pur organe de «culture populaire», c'est d'abord parce qu'elle récupère, en fonction de l'idée que l'éditeur se fait du public visé, des textes appartenant «à tous les genres des littératures savantes», réclamant qu'on garde à l'esprit «qu'ils ont généralement eu une première existence éditoriale, parfois fort longue, avant d'entrer dans le répertoire de livres pour le plus grand nombre». Tel est le cas, exemplaire, du Don Quichotte.

Les témoignages concernant la vogue persistante de Cervantes abondent. On sait que Michel Marion a trouvé l'ouvrage dans plus d'une bibliothèque parisienne sur sept, au milieu du siècle. La manufacturier Crouzet cité naguère par Daniel Ligou, n'avait emmené avec lui que trois ouvrages, au pied des Pyrénées : «les romans de l'abbé Prévost, le Quichotte et le Livre des fées». L'édition liégeoise ne manque pas de répondre au goût du public. L'imprimeur Jean-François Bassompierre édite au moins cinq fois le Don Quichotte, en version intégrale ou abrégée. On n'en finirait pas de démêler les liens qui se tissent, plus grossièrement sans doute dans la production à deux sous, entre réalisme picaresque et sentimentalité à l'anglaise. Un des titres qui dominent le marché local est le Joseph Andrews de Fielding, dont les aventures, écrira la Gazette, sont «écrites dans le goût des aventures de Don Quichotte».


De Cervantes à l'opéra

La place persistante occupée par Cervantes dans la culture moyenne du temps se vérifie dans le domaine de l'image. Il y aurait à examiner la manière dont le graveur liégeois Demeuse illustre le Quichotte pour les éditions de Bassompierre. Le peintre et futur révolutionnaire légeois Léonard Defrance propose d'évoquer certaines scènes du même ouvrage, quand le prince-évêque Charles d'Oultremont lui demande de décorer son château de Warfusée, vers 1764-65.

La relation triangulaire qui s'établit entre texte, musique et peinture rend plus sensible encore cette dynamique de la représentation. Figaro raconte dans le Mariage ses tribulations d'apprenti-écrivain. Il découvrit vite qu'à Madrid, tout pouvait s'imprimer pourvu qu'on ne parle «ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra…». C'est l'opéra, précisément, qui va permettre à Beaumarchais de s'imposer au public le plus large.

Car le théâtre lyrique, à Liège, est partout. On peut penser qu'il inspire notamment certains tableaux du peintre Defrance. Dans l'un d'eux, un galant lutine une jeune femme sur le tonneau à l'intérieur duquel travaille le supposé mari. On y a vu l'illustration d'un conte de Boccacce renouvelé par La Fontaine. Ajoutons que le thème fut ravivé par un opéra de Quétant et Gossec , le Tonnelier. L'œuvre figure en bonne place dans le Recueil général des opéras bouffons contrefaits par le Liégeois Desoer. La scène du mari dupé y est agrémentée d'une ariette dont la mélodie fut abondamment utilisée par la chanson locale à la Révolution.

Un autre tableau de Defrance, vraisemblabement exposé à la Société libre d'Emulation — académie régionale fondée en 1779 — représente un Savetier qui bat sa femme. L'idée s'en trouve peut-être dans l'opéra de Blaise le savetier. Inutile de dire que la pièce, jouée à Liège le 28 décembre 1780, figure également dans le recueil Desoer.


II. «CE QUE TOUT ANNONCE», DANS LA LITTÉRATURE VENDUE À LIÈGE

Deuxième question : quelle est la place de la littérature de contestation dans le débat public, voire dans une certaine culture commune?


Un témoignage discuté

Un récit classique de Barruel fait état de «conventicules» qui se seraient tenus dans le pays de Liège. Témoignage obsessionnel, sans doute, mais dont on peut s'étonner qu'il vienne chercher sur les bords de la Meuse une illustration particulièrement frappante de sa thèse du complot.

À une lieue de Liège et dans les villages circonvoisins, des maîtres plus perfides encore […] réunissaient, à des heures et à des jours marqués, un certain nombre de ces artisans ou pauvres paysans qui n'avaient pas appris à lire. Dans ces conventicules, un des élèves du magister faisait à haute voix la lecture des livres qui l'avaient déjà gâté lui-même. C'était d'abord quelques-uns des romans de Voltaire; c'étaient ensuite le Sermon des cinquante, le prétendu Bon sens, et autres oeuvres de la secte que le magister avait soin de fournir.

On peut ici évoquer, en écho, le 'apprentissage de la lecture en Wallonie. Selon un correspondant ardennais de l'abbé Grégoire, au moment de la fameuse enquête sur les patois, les livres qu'on donne aux enfants chez les paysans «sont tels que les parents peuvent se les procurer». Celui-ci apprend dans la Bible, mais cet autre «dans une gazette». S'il s'agit du Journal encyclopédique ou du Journal général de l'Europe, cela vaut bien Voltaire. La référence de Barruel au Bon sens prend peut-être toute sa signification quand on sait que la principauté publie à tours de presse l'Anti-bon sens du Père Richard.


Liège et l'abbé Raynal

Le récent colloque de Rodez, après ceux de Wolfenbüttel et de Passau, a remis en lumière la place exceptionnelle occupée par l'abbé Raynal et l'Histoire des deux Indes, dans les années qui précèdent la Révolution. Il a été dit qu'une partie de la «large réception sociale des énoncés les plus hardis de l'Histoire des deux Indes» était imputable aux «textes de censure, à travers leur diffusion dans les journaux de l'époque, et surtout à travers la lecture publique du Mandement de l'archevêque de Vienne» (Yves Benot).

L'affaire suscitée à Liège, en 178, par le futur révolutionnaire Jean-Nicolas Bassenge en offre un autre témoignage. Les historiens liégeois ont souvent raconté comment le jeune homme complimenta Raynal, qui séjournait dans la principauté, par un éloge intitulé la Nymphe de Spa , déchaînant une campagne du synode. La chanson, la pasquille dialectale s'emparèrent de l'événement. Une vaste campagne dénonce l'irréligion galopante, le matérialisme etc. Il n'est pas indifférent que le public visé dans la propagande en dialecte wallon soit symbolisé par un portefaix et un crocheteur du port de Liège - un débardeur. Au même moment, le 'une paroisse des plus populeuses, Gilles Légipont, écrit un dialogue mettant en scène Nicolas Bassenge et un «paysan».

Par ailleurs, des fulminations épiscopales furent lues et relues au prône dans toutes les églises de la cité. D'après l'historien G. de Froidcourt, des «gens sages» désapprouvèrent une répression donnant à la provocation philosophique un peu trop d'éclat. De son côté, une Lettre de l'abbé Raynal à l'auteur de la Nymphe de Spa, probablement rédigée par Bassenge ou dans le cercle de ses sympathisants, ironisera : «Pourquoi tant de bruit sur un objet qui selon vous doit attirer à l'auteur l'animadversion générale? vous ne voyez pas que vous accélérez sa célébrité.»

Une étude actuellement en cours montrera à quel point l'œuvre de Raynal avait pénétré la culture locale dès la première édition, diffusée en 1772. Les premières contrefaçons de l'Histoire des deux Indes furent réalisée à Liège et à Maestricht par Clément Plomteux et Jean-Edmé Dufour. Pour les seules années 1772-73, on dénombre au moins six contrefaçons, identifiées par les méthodes de la bibliographie matérielle alliées à l'informatique (bases de données Môriåne sur ce site).

Les scènes de cabaret peintes par Léonard Defrance sont suffisamment nombreuses et précises pour paraître conserver le souvenir des conversations tenues autour d'une feuille volante ou des gazettes (on se permet de renvoyer ici au catalogue de l'œuvre peint de Defrance, paru en 1985). On y joindra l'observation du chevalier de Saint-Péravi quand il note vers 1780 qu'à Liège, des enfants de la rue, en «haillons», commentent la guerre du moment sur la foi de ce qu'en dit leur père «qui lit tous les soirs les journaux»? On comprend qu'en 1790, passant par la principauté, le célèbre voyageurFörster note: «Le peuple tout entier, jusqu'au plus infime charbonnier, s'intéresse à la politique. Elle l'occupe toute la journée comme en Angleterre. Partout on lit les journaux; on parle politique par dessus chaque bouteille de bière…»


Marmontel

Une autre figure domine la scène liégeoise : celle de Marmontel. On a souvent raconté comment l 'aimable auteur d'Annette et Lubin, séjournant à Liège, avait reçu la visite de l'imprimeur Bassompierre, qui l'invitait à demeurer dans la principauté pour y publier tout à son aise. Le cas de Marmontel nous a semblé révélateur parce qu'il offre l'exemple d'une légitimation de la critique religieuse par l'institution académique et, ce qui nous concerne plus, par l'association de fait avec une oeuvre romanesque à succès. Les illustrations fleuries qu'un membre de la famille Boubers procure pour les Contes moraux de Marmontel devaient faire passer les critiques que celui-ci adresse à l'ancien ordre social, dans des textes que reproduisent et répercutent les Esprits du siècle. Dans mon livre sur le Marché de la lecture, j'ai consacré un chapitre à ces anthologies, représentées par l'Esprit des livres défendus de l'abbé de Fontenay (1774) ou l'Esprit de l'Encyclopédie de l'abbé Joseph Laporte (1768). On y réimprime par exemple l'article «Gloire» de l'Encyclopédie, par Marmontel, où on peut lire :

Les peuples n'auront-ils jamais le courage ou le bon sens de se réunir contre celui qui les immole à son ambition effrénée […]. N'y aura-t-il du moins une classe d'hommes assez au-dessus du vulgaire, assez sages, assez courageux, assez éloquents, pour soulever le monde contre ses oppresseurs, et lui rendre odieuse une gloire barbare?

Ces lignes ne visent pas, sans doute, l'oppression économique et sociale des «peuples», mais plutôt les survivances de l'ordre militaro-féodal. Si on ne peut prêter à l'auteur des résonances qu'il aurait éventuellement désavouées, le point de vue de la réception et de la lecture les autorise, quand leur entrecroisement fonde un discours du «bon sens» donnant lieu à des images aussi fortes et persuasives que celles employées par Diderot et Raynal dans les Deux Indes. La «déconstruction» polyphonique des textes peut aussi servir à montrer comment certains thèmes mobilisateurs ont circulé entre différents niveaux de discours et se sont intégrés, par des décrochages successifs que facilite notamment la polysémie, dans la familiarité du quotidien.

On vend à Liège le portrait de Marmontel, gravé par Dieudonné Bassompierre, frère du libraire. On grave aussi celui de l'abbé Raynal. Dans les premières éditions, quand le nom de l'abbé ne figure pas encore au titre, son portrait n'offre que l'image d'un ecclésiastique d'allure ronde et bénigne, dont un cartouche marmoréen atteste à l'intention du lecteur prudent la bonne réputation, garantie par l'appartenance à la Royal Society et à l'Académie de Berlin. La troisième édition (1780) s'accompagnera d'un tout autre portrait, qui veut traduire son tempérament «féroce», comme l'écrit un auteur liégeois. Les adversaires de Beaumarchais lui imputeront de leur côté «une âme atroce» — pour la rime. L'époque ne cesse d'affirmer les pouvoirs et les succès du défi. Un autre auteur diffusé à Liège, Gudin de la Brenellerie, claironnera la victoire de Beaumarchais dans l'affaire Goëzman. S'appuyant sur le «public», celui qui «marchait seul» aura triomphé de «deux ministres», d'un «homme de condition, immensément riche», et même d'une «grande société d'hommes qui prétendaient par leur état à la considération publique».

Comment s'étonner que le Barbier reste dès lors associé aux grands moments de la fin du siècle? Le 26 août 1789, quand éclate la Révolution liégeoise, c'est le Barbier que choisit de donner la Société de comédie bourgeoise, en l'honneur du nouveau Magistrat de la cité. Trois ans plus tard, à Paris, le théâtre du Marais créera la Mère coupable, qui clôt la «trilogie espagnole» de Beaumarchais. La pièce fut mal accueillie. Certaine scènes, qui sentaient leur Ancien Régime, suscitèrent de «longues risées». Le plus célèbre des Liégeois, Grétry, va proposer à Beaumarchais d'orchestrer certaines parties. Donnée aux Italiens, promet-il, l'œuvre «peut avoir cinquante représentations de suite». Avec «douze ou quinze morceaux», «elle doit en avoir cent, et j'aurai fait de la musique sur un chef-d'œuvre…».

En nous ramenant à un opéra virtuel, l'anecdote peut illustrer en conclusion la dynamique traversant la stratification culturelle constituée par la haute littérature (entre guillemets), l'édition populaire ou semi-populaire (voir les impressions de Beaumarchais par le libraire Desoer), le spectacle de divertissement et la chanson. À cette diffusion transversale des idéaux majeurs des Lumières s'ajoutera l'effet des contradictions de l'Église, dont certains membres, parmi le haut clergé adoptèrent un philosophisme mondain (le prince-évêque Velbruck lui-même était notoirement franc-maçon), tandis que le bas clergé scandalisé se retournait vers la foi du charbonnier et menait contre les idées nouvelles une campagne leur servant indirectement de caisse de résonance. On peut croire que le pays de Liège offre ainsi quelques aspects originaux de la constitution d'une «culture commune» devenue «critique commune», en attente de ce que plusieurs ouvrages diffusés dans la principauté (notamment l'Administration générale et particulière de la France de dom Devienne, ou le bilan du règne de Louis XV par Gudin de La Brenellerie) appelaient, sans trop y croire sans doute, une «grande révolution».